De plus en plus de recherches mettent en lumière l’influence qu’ont les nouvelles technologies sur notre vie. Les plus troublantes, à mon avis, sont celles qui montrent comment les technologies transforment notre manière de penser et d’interagir avec le monde, car cela vient toucher l’essence même de ce que nous sommes : un être ayant la faculté de penser.

Cependant, des recherches n’abordent pratiquement jamais comment cette transformation de la pensée humaine frappe de plein fouet celui qui veut faire une démarche spirituelle.

En effet, la pensée est notre principale alliée lorsque nous sommes intéressés par l’évolution spirituelle. C’est grâce à notre pensée que nous pouvons acquérir la Sagesse en tournant notre regard intérieur vers des sujets élevés emplis de vérités et de beautés. C’est grâce à notre pensée que nous pouvons exprimer notre liberté, notre individualité, notre créativité. Et c’est avec notre pensée que nous pouvons répondre aux questions fondamentales, véritables clés de voute de notre épanouissement spirituel : Qui suis-je ? D’où je viens ? Qu’ai-je à faire ici ? En fait, si notre pensée est affectée par les technologies, alors notre potentiel spirituel l’est certainement tout autant.

La lecture, un incontournable

Qu’avons-nous comme moyens pour développer une pensée apte à explorer le domaine de la spiritualité ? Pour ma part, je connais deux moyens majeurs qui m’aident à aller dans ce sens : la méditation et la lecture.

Par exemple, les livres traitant de spiritualité me permettent d’entrer dans la pensée de l’auteur qui a lui-même fait tout un chemin sur les sujets qu’il partage à ses lecteurs. Ça me demande de me concentrer pour le comprendre et pour laisser ses propos me percuter afin d’en tirer mes propres compréhensions.

Clairement, Internet ne m’apporte pas cette nourriture spirituelle dont j’ai besoin. Je n’ai jamais senti une élévation, une prise de conscience profonde en surfant sur Internet. Par contre, des méditations ou des livres ont touché mon âme à de nombreuses reprises ! Pour ces raisons, la lecture me parait un incontournable lorsque l’on fait un cheminement spirituel.

Pierre Lassalle a même fait de la lecture une pratique spirituelle (la lecture méditative) pour accéder à des connaissances élevées(1). Cela dénote bien l’importance et la grandeur que revêt la lecture.

Alors, que penser du fait que de moins en moins de gens lisent des livres ? Pire, certaines personnes me disent qu’elles n’arrivent plus à lire. Elles ont de la difficulté à se concentrer suffisamment pour lire, ne serait-ce que quelques pages !

Nul doute que ce phénomène est principalement lié à l’arrivée des nouvelles technologies et d’Internet qui s’est installé progressivement dans nos vies depuis seulement une vingtaine d’années. Cette imposante présence n’est pas sans conséquences…

La malléabilité de notre cerveau

Contrairement à ce que nous pourrions penser, le cerveau est en constants changements. Sa très grande force repose sur sa capacité à s’adapter à l’environnement dans lequel il évolue. Tout ce que nous voyons, entendons, agissons restructure les circuits neuronaux de notre cerveau qui développe des aptitudes et se spécialise selon les domaines que nous abordons. Une fois que notre cerveau s’est bien adapté à un environnement, nous aurons tendance à vouloir y rester naturellement et oublier ce que nous avions développé précédemment. Nos anciens circuits neuronaux sont ainsi recyclés pour de nouvelles tâches.

La venue de la technologie et d’Internet touche aussi la malléabilité de notre cerveau. La surabondance d’informations et la manière dont elles sont présentées, oblige notre pensée à fonctionner d’une certaine manière.

Plusieurs études confirment maintenant qu’Internet pousse à une lecture en diagonale, hâtive, distraite, superficielle et addictive (2). Certains n’hésitent pas à comparer Internet et l’abondance d’informations disponibles à ce que représente le sucre pour le corps : facile à avaler, donne des bouffées de plaisir, demande peu d’effort, mais finissent par nous pourrir la vie (3) !

C’est ce qui permet de comprendre pourquoi de plus en plus de gens ont du mal à lire. Au bout de quelques pages, le lecteur s’endort, a envie de bouger et de cliquer ! Tout est fait sur Internet pour présenter des articles de plus en plus courts, de plus en plus « faciles à lire » et de plus en plus rapidement (4).

Plus nous surfont sur Internet et plus nous développons des capacités de navigation rapide, une pensée superficielle, capable d’avaler un grand nombre d’informations, mais au détriment d’une pensée profonde, claire et élevée qui nous donne une vision lucide de la vie.

La pensée épiée

Bien évidemment, il ne faut pas s’attendre à ce que les promoteurs d’Internet y changent quelque chose, car leur but est que nous restions à naviguer le plus longuement et rapidement possible. Et pour ça, il faut que nous réfléchissions le moins possible !

Par exemple, le modèle d’affaires de Google est construit de telle sorte que plus nous cliquons et sautons rapidement d’une page à l’autre et plus cela génère de l’argent pour cette compagnie ! Pour atteindre son but, Google utilise différentes stratégies, comme le fait d’épier nos habitudes de navigation pour ensuite nous montrer à l’écran un contenu pouvant nous attirer et nous pousser à cliquer.

En façade, Google se présente comme un apôtre de la démocratisation et de la gratuité de l’information sur Internet, mais dans les faits, leur offre de services gratuits n’a pas d’autres buts que de nous tenir davantage dans leurs filets et empocher des milliards en éclatant notre pensée ! (5).

Choisir de préserver sa pensée

Évidemment, il ne servirait à rien de rejeter les nouvelles technologies et vouloir revenir dans le passé. Internet est maintenant bien implanté et il faut surtout savoir comment nous pouvons nous en servir, sans être asservis. Ça peut être un merveilleux outil de recherche et de diffusion, lorsque bien utilisé.

Cependant, il faut aussi réaliser qu’Internet est l’outil le plus puissant jamais construit capable de formater notre pensée. C’est donc à un combat que nous sommes tous conviés : celui visant à préserver et renforcer notre pensée. C’est à chacun de s’informer et de faire ses choix.

Pour ma part, j’aime ces périodes privilégiées où je peux écouter les échos de mon esprit en lisant ou en méditant. Aucune technologie ne pourra remplacer la qualité de ce vécu.

Étant un bon utilisateur d’outils technologiques, la méditation et la lecture quotidienne sont de saines disciplines qui me gardent équilibré. Ce sont les précieux boucliers de ma pensée !

André Fortier

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  1. Pierre Lassalle, « La Vie Spirituelle », Éditions Terre de Lumière
  2. Ziming Liu, « Reading Behavior in the Digital Environment », Journal of Documentation 61 no.6
  3. Rolf Dobelli, « Die Kunst des klaren Denkens», Henser
  4. Nicholas Car, « Internet rend-il bête ? », Robert Laffont
  5. Helene Walters, « Google’s Irene Au : On Design Challenges», Business Weeks, mars 2009